
PORTRAITS EN PIED / Mardi
La série des « Portraits en pied » est née, bien sûr, d’un jeu de mot. Mais il ne s’agit guère là que d’un point de départ, car elle ne se réduit pas pour autant à un simple calembour visuel. Cette série se joint en effet aux voix de tous ceux qui affirment que l’identité d’une personne – d’un personnage ? -, ou tout du moins le discours qu’elle veut tenir sur son identité, se révèle autant, sinon plus, par son attitude générale – le langage du corps -, son costume, et les éléments qui composent son décor, que par cette singularité morphologique que l’on nomme « visage ».
C’est d’ailleurs bel et bien sur ce ressort que repose le portrait en pied traditionnel, dont l’une des fonctions originelles était de permettre aux grands de ce monde, puis aux « bourgeois », d’asséner leur être social à la face de l’humanité. Une ambition toutefois restée jusqu’à ce jour inaboutie, l’auteur des « Portraits en pied », sans crainte du ridicule et balayant toute fausse modestie d’un dédaigneux revers de main, n’hésitant pas à s’autoproclamer seul et unique inventeur du véritable portrait en pied, du portrait en pied total en quelque sorte. Que ne vienne plus désormais à quiconque l’idée saugrenue de désigner comme un portrait en pied toute représentation picturale qui ne serait pas issue de la série des « Portraits en pied », sous le seul et fallacieux prétexte qu’y serait figurée une personne dans son entier !
Mais si l’essentiel réside dans tous les éléments de l’image – ne nous y trompons pas : cette affirmation est un véritable manifeste photographique -, ce qui tient lieu de visage n’est pas pour autant dénué d’importance. Ainsi, des « portraits en main », « en oreille », ou en toute autre partie du corps que le pied, seraient parfaitement inconcevables, voire incongrus. D’abord, parce qu’il n’y aurait plus aucun jeu de mot, ce qui, convenons-en, serait moins rigolo. Et surtout, parce que le pied, c’est l’homme (ou, le cas échéant, la femme).
Pour les psychanalystes, il désigne les pulsions oedipiennes, réfrénées ou non, du patient – Œdipe signifie littéralement, en grec, « pied enflé ». Pour les bouddhistes, il est une extrémité de l’axe vertical traversant tout homme et reliant la terre au ciel, c’est-à-dire le point de contact avec notre monde. Nu, il implique le dévoilement psychique et spirituel de l’être, le dépouillement de sa vérité d’individu débarrassée des scories du quotidien. Moïse, pour accéder au Buisson Ardent et recevoir la parole divine, ne reçut-il pas l’ordre d’enlever ses sandales ? Les musulmans ne se déchaussent-ils pas avant de pénétrer dans la mosquée ? Enfin, les réflexologues ne manqueront pas de rappeler que le pied est une sorte de condensé de l’individu qui détermine ses humeurs et le bon fonctionnement de ses organes.
Donc, si nul n’est obligé d’affirmer que l’homme, c’est le pied, soyons convaincus de la réciproque : le pied, c’est bel et bien l’homme. Et le « Portrait en pied » le dévoile…
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