Il était une fois. Il était deux fois. Il était trois fois. Tunisie libérée de Ben Ali. Egypte boutant Moubarak hors les murs de ses palais. Libye presque guérie de la parano-tyrannie de mad Mouammar Khadafi.
Il sera tant de fois.
Au début, il était un reportage. Une destination : Tunis d'abord. Un sujet. Un lieu, une action, un temps qui change. Comme dans une tragédie grecque. Le nom de cette pièce jouée « in real life » par les chebabs du monde arabe ? On aurait pu l'appeler Tahrir, tout simplement. Tahrir, un mot divin qui, dés l'aube de l'an 2011, résonna de la Tunisie au Yemen, des faubourgs de Tripoli à la casbah de Tunis, de l'odieuse Syrie des El Assad à cette Egypte du haut de laquelle Moubarak pensait pouvoir contempler son peuple asservi jusqu'à la fin des temps.
Tahrir comme Liberté.
Tahrir comme cette place, Bastille cairote, que Franck Fernandes, reporteur photographe à Nice-Matin, arpenta ensuite des jours et des nuits durant. Au Caire au lendemain de la chute de Moubarak, alors que l'Egypte sur le fil du rasoir hésitait entre deuil douloureux et folle euphorie, je me souviens d'avoir écrasé une larme avec Franck. C'était le jour de la grande pière du vendredi. Le jour de gloire pour ces millions de cairotes qui, au péril de leur vie, avait bravé la dictature du rais. Et ne savaient plus s'il fallait rire de joie ou hurler de douleur.
A Tunis, quelques jours plus tôt, alors que la révolution avait fait table rase du clan Ben Ali, je me souviens de ce silence si doux qui résonna à nos oreilles comme une bombe. Massés devant la vitrine d'une librairie, des centaines de tunisois faisaient la queue sans bruit, sans même oser murmurer pour juste apercevoir ne serait-ce qu'une seconde des présentoirs où les livres autodafés avaient de nouveau droit de cité. Plus tard, en pleine tempête de sable, dans cet hopital de campagne libyen à Aljabiya où s'entassaient les corps de rebelles sauvagement mutilés, je me souviens de l'effroi de Franck, prêt à photographier l'immontrable pour ne pas, là, être cantonné au rôle de voyeur salariés.
Il était une fois. Il était deux fois. Il était trois fois. Il était quatre mois de reportage de Tunis au Cairie en passant par Benghazi.
Un choc, jamais une aventure. Et c'est là le talent de Franck Fernandez. La photo de presse est parfois une arme, pour Franck Fernandes elle est abord un chemin. Si personnel lorsqu'enfermé dans sa bulle sous les pierres qui s'abattent sur les anti-Moubarak, sous les balles qui sifflent dans le désert libyen, il ravale sa colère, contient l'irrépressible empathie qui pourrait faire de lui le premier de tous les chebabs. Lorsqu'il regarde ce qu'il regarde avant d'appuyer sur sa détente à pixel. Lorsqu'il cadre le réel pour le métamorphoser en témoignage. Car à ce moment là, les chemins de la liberté, impénétrables pour tant d'autres, deviennent lumineux pour lui. Au service de rien ni de personne, sauf du désir de dire en images.
Jean-François Roubaud

