Tunisie amie ?
Dans le prolongement de son essai Sur la photographie, Susan Sontag publiait en 2003 dans The Gardian une suite analytique sur les images de guerre et les conséquences qu'elle peuvent avoir sur notre conviction, tout comme Virginia Woolf (convoquée par Sontag) se posait elle aussi la question sur les racines de la guerre, à partir de sources photographiques dès les années 30.
« Ne pas être attristé par ces images, ne pas reculer devant elle, ne pas chercher à abolir ce qui provoque ce désastre, ce carnage – c'est selon Woolf, manifester l'échec de l'imagination, de l'empathie ». Le risque de rendre les conflits meurtriers en spectacle éphémère sans cesse renouvelé est grand insiste Sontag et la télévision a exagéré à saturation depuis la guerre du Golfe la diffusion en boucles.
Mais le photographe que peut-il rendre surtout lorsqu'il s'agit de situations à côté du conflit ? A côté ne signifie nullement en dehors, ainsi que témoigne la série d'Elisabeth Cosimi sur le camp de détention des réfugiés des guerres récentes sur l'île de Malte, car là encore la guerre n'est pas finie. Tout comme elle n'est pas finie dans la série documentaire réalisée par Jean-Claude Fraicher au moment où des réfugiés tunisiens en transit à Vintimille espéraient voyager vers la France. On passera sur les dysfonctionnements d'une Europe en construction factice et sur les conséquences administratives et fiscales que chaque membre de la communauté européenne connaît chaque jour un peu plus, pour détailler le quotidien d'hommes éloignés de la révolution et qui entrent dans la guerre sociale qu'ils ignorent, la nôtre.
Grève de la faim ! Mais venir de là où l'on a faim (le prix d'un pain avant les premières insurrections en Tunisie) est une forme supérieure de la révolte au pays des cornes d'abondance. Les amis d'en face, les amis de la péninsule sont Luciano et Sergio. La barbe blanche et les cheveux longs sont presque faits pour le photographe, mais non car les voici discrets dans cette communauté de quelques semaines. En une trentaine de photographies c'est un concentré de non-politique européenne qui se déroule sous nos yeux. Le mot « stazione » participe lui aussi de cette dramaturgie non spectaculaire. La gare n'est qu'une façade que vont franchir deux religieuses catholiques. La fontaine n'évoque aucune possibilité d'étancher sa soif, seulement une circumnavigation qui serait un rêve de liberté. La mer n'est que le temps de l'attente sur la plage, l'exode une manière de rejouer le départ par une file d'hommes en danger de guerre sociale. Quelques instants intenses disent que la route en Europe sera longue mais que la détermination est sur certains visages. C'est d'abord vivre sourient quelques tunisiens plutôt que de prononcer le verbe. Les matelas déplacés, les parois d'une tente qui flotte, le jaune de la pomme, on dirait que ces hommes en transit inventent une chorégraphie pour la paix. Ce sera sûrement ceci qu'il faut retenir et non le passeport trop fièrement exhibé par l'un d'eux. Le feu au crépuscule, le feu la nuit avec pour toile de fond les lumières de la ville où personne n'observe plus les étoiles, c'est le potlatch et la cérémonie pour une renaissance. Presque des images identiques à celles des derniers pêcheurs de poutine composées par Jean-Claude Fraicher il y a quelques années.
Je me souviens d'une campagne d'affichage due à une compagnie aérienne dans les années 80 qui avait pour slogan « Tunisie amie ». C'était encore le temps des couleurs vives des bougainvilliers, la fin du règne de Habib Bourguiba dont les portraits géants faisaient presque oublier la beauté de Carthage. Les touristes allemands, très nombreux et impeccablement organisés, régnaient eux aussi sur le devant d'hôtels sans âme. Peut-être quelques uns de ces réfugiés naissaient dans ces années de combinaisons politiques des deux côtés de la Méditerranée.
Aujourd'hui, attendons de voir de qui la Tunisie sera amie et vers qui prochainement les passeports seront dirigés.
Denis Chollet

